Un salarié reçoit chaque semaine des remarques dévalorisantes de son responsable, se voit retirer des missions sans explication, puis finit par développer des troubles du sommeil. Ce type de situation correspond précisément à ce que le droit pénal français qualifie de harcèlement moral au travail, une infraction encadrée par l’article 222-33-2 du code pénal.
Harcèlement moral institutionnel : l’angle que la jurisprudence récente a ouvert
Vous imaginez peut-être le harcèlement moral comme un conflit entre deux personnes, un supérieur et un subordonné. La réalité juridique va désormais plus loin.
Dans un arrêt du 21 janvier 2025 (n° 22-87.145), la chambre criminelle de la Cour de cassation a reconnu que des méthodes de gestion à l’échelle d’une entreprise peuvent constituer du harcèlement moral au sens de l’article 222-33-2. Les victimes n’ont pas à être individuellement désignées. Ce qui compte, c’est que les agissements aient pour objet de dégrader les conditions de travail d’une collectivité de salariés.
Cette notion de harcèlement moral institutionnel change la donne pour les salariés confrontés à des politiques managériales toxiques. Un plan de réorganisation agressif, des objectifs volontairement inatteignables imposés à tout un service, des pressions systématiques sur le rythme de travail : ces pratiques peuvent désormais tomber sous le coup de la loi pénale, même sans relation directe entre le dirigeant et chaque salarié touché.
Pour approfondir la définition de l’article 222-33-2 du code pénal, il faut comprendre que le texte sanctionne aussi bien les comportements ciblés que les pratiques collectives dégradantes.

Éléments constitutifs de l’infraction de harcèlement moral au travail
L’article 222-33-2 repose sur trois piliers. Si l’un manque, l’infraction n’est pas caractérisée.
Propos ou comportements répétés
Le texte exige une répétition. Un incident isolé, même grave, ne suffit pas. Il faut au minimum deux faits distincts pour que la condition de répétition soit remplie. Ces faits peuvent être de nature différente : une remarque humiliante suivie d’une mise à l’écart professionnelle, par exemple.
La loi du 3 août 2018 a toutefois introduit une nuance. Lorsque plusieurs personnes commettent chacune un acte unique mais de manière concertée, le caractère répété est reconnu par addition des comportements individuels. C’est le principe du harcèlement en meute.
Dégradation des conditions de travail
Le texte vise les agissements qui ont pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail. Cette distinction est capitale sur le plan probatoire :
- Lorsque les agissements ont pour objet la dégradation, il n’est pas nécessaire de prouver un résultat concret sur la santé ou la carrière de la victime. L’intention suffit.
- Lorsqu’on invoque l’effet, la victime doit démontrer une atteinte réelle : certificats médicaux, arrêts de travail, témoignages de collègues sur l’isolement professionnel.
- Dans les deux cas, la dégradation doit être susceptible de porter atteinte aux droits, à la dignité, à la santé physique ou mentale de la personne, ou de compromettre son avenir professionnel.
Lien de causalité
Les comportements doivent être la cause de la dégradation constatée. Un salarié qui traverse des difficultés personnelles sans rapport avec l’attitude de son employeur ne peut pas invoquer l’article 222-33-2 pour ces difficultés. Le juge vérifie toujours le lien entre les actes reprochés et leurs conséquences.
Peines encourues en droit pénal
Le harcèlement moral au travail est puni de deux ans d’emprisonnement et 30 000 euros d’amende.
L’auteur n’est pas forcément le supérieur. L’article s’applique à toute personne dans l’environnement professionnel : collègue de même niveau, subordonné, prestataire extérieur intervenant régulièrement dans l’entreprise. Le lien hiérarchique n’est pas une condition de l’infraction.

Prouver le harcèlement moral : ce que le juge pénal attend concrètement
La preuve reste le point de bascule de la plupart des dossiers. En matière pénale, c’est au ministère public ou à la partie civile d’établir les faits.
Contrairement au droit du travail (devant les prud’hommes), où le salarié présente des éléments et l’employeur doit prouver que ses décisions étaient justifiées, le juge pénal exige une démonstration plus directe. Voici les éléments qui pèsent dans un dossier :
- Des courriels, messages ou notes écrites contenant des propos dévalorisants, des ordres contradictoires ou des menaces voilées
- Des attestations de collègues décrivant des scènes précises, datées, avec des détails factuels
- Un historique médical cohérent : consultations chez le médecin du travail, arrêts maladie, suivi psychologique débuté après les premiers faits
- Des comptes rendus d’entretiens professionnels montrant un changement brutal d’évaluation sans justification objective
Un piège fréquent consiste à accumuler des éléments vagues (mal-être général, climat tendu) sans les relier à des faits précis et datés. Le juge pénal raisonne sur des actes identifiés, pas sur une atmosphère.
Distinction entre harcèlement moral au travail et harcèlement moral général
L’article 222-33-2 concerne exclusivement le cadre professionnel. Le harcèlement moral commis en dehors du travail relève de l’article 222-33-2-2 du code pénal, qui couvre les situations de la vie courante (voisinage, relations amicales, conflits familiaux hors couple).
Le harcèlement au sein du couple dispose de son propre texte : l’article 222-33-2-1. Le harcèlement scolaire est quant à lui visé par l’article 222-33-2-3. Chaque texte adapte les peines et les circonstances aggravantes au contexte spécifique.
Cette déclinaison peut créer de la confusion, mais la logique est simple : le cadre dans lequel les faits se produisent détermine le texte applicable. Un même comportement répété peut relever de textes différents selon qu’il se produit au bureau, à domicile ou en ligne.
La reconnaissance du harcèlement moral institutionnel par la Cour de cassation en 2025 montre que l’article 222-33-2 continue d’évoluer. Pour toute personne confrontée à des pratiques dégradantes au travail, la première étape reste de documenter les faits avec précision, date par date, avant même de consulter un avocat en droit pénal.



